La complainte de la carpe

C’est la tête sur l’oreiller que j’ai les meilleures idées. La couette jusqu’au menton, je me prépare. Quand je me rends compte que je ne me rappelle plus de la pensée d’avant, qu’il me faut faire un effort pour remonter le fil, je sais que je vais bientôt m’endormir.

Il ne faut pas savourer trop fort ce plaisir, sinon on se réveille pour de bon. J’attends Morphée en embuscade.

Je sens parfois, dans cet état vaporeux, que je ne suis pas loin d’une idée, de l’idée qui me manque pour passer d’une vie faite de moments à la dérive à un bloc solide et signifiant. L’idée-outil qui ferait tourner la serrure dans l’engrenage et chevillerait toutes les pièces entre elles. Le petit os qui me manque pour que mon squelette soit complet et radieux.

Comme quelque chose qui démange, mais on ne sait pas exactement où ça gratte. Ou un doigt à l’index trop long qui gratouille sans arrêt le même petit bout de peau, juste sous l’épaule.

Je touche l’idée du bout des doigts, je l’effleure avec ma langue, j’y suis presque. Mais je ne la distingue pas dans la pénombre. Je souris. L’appel du sommeil aplatit le pic des frustrations diurnes. Je suis le crépitement de mes neurones qui se déchargent des pensées. Je trouverai demain.

Au lieu de débusquer une idée de génie pour une futur start-up qui révolutionnerait la vie de milliers de personnes, ou plus modestement le sens de la vie, mon cerveau me balance des associations d’images et de mots qui sont d’un usage pratique très limité, mais qui me ravissent.

Je vois des signes. Un homme qui a deux têtes, une à l’avant et une à l’arrière. Des petits animaux qui se nichent dans les signes typographiques d’internet, @. Un œil en verre qui tourne sur une table, deux doigts aux ongles fins le saisissent : « lèche-le ». Des ponts très hauts, très fins, en papier, capitaux. Une femme blonde qui serre un trench autour de son cou et dit « j’ai froid ».

La semaine dernière, vers le 10 octobre 2019, c’est « la complainte de la carpe » qui m’est apparue.

Que m’évoquent les carpes ? De gros poissons brillants dans un étang au Japon ou sous les néons d’un restaurant chinois. Des poissons qui ont le mauvais goût de ne pas être comestibles. Des poissons qui ne servent à rien à part tourner dans leur mare, forcément ronde.

La « complainte », c’est certainement pour l’allitération.

C’est dans ce demi-sommeil, en fin de gastro, que j’ai eu l’idée de lancer un club d’écriture, aussi impérieuse que les visions. C’était il y a un an, et je n’ai rien à lire pour la session de la semaine prochaine.

On est un dimanche en octobre, il fait beau. J’ouvre la fenêtre pour respirer le soleil et je m’installe à ma table pour écrire. J’entends les gens qui passent dans la rue, et les oiseaux. Les mêmes que quand j’étais petite, à Athènes, dans les beaux dimanches d’automne. J’entends l’orgue de Barbarie, le piano-tourniquet des vendeurs de Monastiraki. J’inspire mes souvenirs par le balcon.

Il n’y a pas d’orgue de barbarie ou de musique dans la rue. C’est les Partitas de Bach jouées par Glenn Gould que j’avais lancées puis oubliées, couvertes par le tintement des klaxons. Je suis de retour devant la page plus tout à fait blanche, mais vidée de mon allant.

En fait, la carpe, c’est moi. J’ouvre la bouche, pleine de choses à exprimer, mais ça fait simplement « plop ». Je le fais de plus en plus de fois à la minute, ça fait toujours « plop ». Avec les lèvres en rond, « plop ». Comme les carpes, j’ai l’impression de m’épuiser au lieu de respirer.

On est un dimanche en octobre, il ne fait plus beau. Je relis ce texte, ajoutant un paragraphe par ci, supprimant une phrase par là. J’ai eu du mal à m’y remettre, à ma tapisserie. Peur de remettre les mains dans la boule de poil crachée un beau dimanche d’octobre. Peut-être que je devrais la laisser comme ça, un peu visqueuse sous la poussière, avec des fils qui dépassent. Mais j’ai envie de le dévider, juste un peu, je sais qu’il y a beaucoup trop de fils différents (y compris des fils barbelés) pour faire de tout ça une jolie descente de lit.

Dans un carnet à la couverture rouge et bleue mordorée de motifs, que j’avais commencé pour noter mes cinq plaisirs par jour et qui a ensuite reçu ma vraie tristesse, je retrouve mes notes au lendemain de l’idée nocturne de club d’écriture.

7/01/2018

Et si je n’ai rien à dire ?

C’est la première chose qui est écrite, soulignée par une ligne pointillée, celle que j’utilise pour marquer les titres.

Ensuite :

C’est ma plus grande peur, alors que je bouillonne.

Et si je ne sais pas comment le dire ? C’est plutôt ça le problème. En passant à l’autre, il comprendra autre chose.

S’ensuivent d’autres questions, toujours soulignées en pointillées (Et si c’était ridicule ? Comment sauter le pas de la narration ?, Comment me forcer à foutre le κώλο κάτω et écrire plutôt que courir dans tous les sens ?), une résolution (avoir toujours un mini carnet sur soi) et une liste d’idées de textes, qui s’arrête sur « LANCER UNE START-UP », mon imaginaire est définitivement vicié par l’entrepreneuriat.

Ergo, j’ai des choses à dire, mais je ne sais pas comment les faire sortir. C’est la complainte de la carpe.

Flash-Bach.

J’ai seize ans, je suis dans une chambre au premier étage d’un pavillon, la nuit est en train de tomber. Les vacances en Irlande ne se passent pas très bien, ma mère s’est disputée avec son neveu, je m’ennuie. Je lis un magazine que j’ai acheté parce qu’il y avait Thom Yorke en couverture. Le portrait est dithyrambique, on parle d’un génie de la musique et du texte, qui exsude d’idées. Et moi, piégée dans cette petite pièce minable, avec aussi une envie de m’exprimer, mais pas les mots, pas les idées, écrasée par ceux qui sont tellement plus créatifs que moi, minable. « Ca » ne sort pas, « ça » ne sortira jamais. J’ai envie de pleurer.

Ce moment, je n’en ai jamais parlé à personne. Il est resté là, comme un bout de chewing gum collé sous mon crâne. Un truc un peu honteux qu’on ne veut pas trop toucher.

En y repensant dix ans après, ce n’est pas la honte qui remonte, mais la colère. Colère contre ce système qui nous fait croire que pour s’exprimer, il faut être un génie (c’est tout de même souvent au masculin), un être touché par la grâce. Hors d’atteinte. Colère aussi contre ce prof de marketing, accroché à son énorme ceinture Hermès, qui nous dit lors du premier cours : « vous n’êtes pas créatifs, si vous l’étiez vous ne seriez pas là». Colère contre ces cours qui parlaient de créativité comme une valeur capitale mais floue, bien pratiquement floue, et qui nous demandaient de résoudre des business cases ou proposer des solutions de communications innovantes. Une compétence-clé dont je me sentais singulièrement dépourvue, alors que c’est celle que je désirais le plus profondément.

Je relis ce texte un an plus tard, avec l’envie de le publier en ligne. J’efface les informations trop personnelles, les paragraphes que j’avais écrits pour moi plus que pour les autres.

Bien sûr, on est encore dimanche. Dimanche 14 février 2021 très précisément. Je vous épargne les blagues sur la Saint Valentin en tête à tête avec mon écrivain intérieur. Quand j’avais lu ce texte au writing club il y a presque un an et demi, une des participantes m’avait dit qu’on y ressentait beaucoup de colère. Et c’est vrai, Thom Yorke en prenait pour son grade (déso Thom, je t’aime quand même).

Aujourd’hui, je ne suis plus en colère. La carpe a plongé dans la mare, et elle est bien. Ok, les carpes ne peuvent pas parler donc cette métaphore prend l’eau de toute part, mais tant pis. Avec ce texte, je me mouille.

La différence entre la carpe de mon adolescence (que j’étends jusqu’à la fin de mes études) et celle d’aujourd’hui : j’écris. Un ou deux dimanche par mois au début, histoire d’avoir quelque chose à lire au writing club. Puis tous les jours en novembre 2020, pour atteindre les 50 000 mots du NaNoWriMo. Et je continue.

A ma grande surprise, j’ai découvert que j’avais des idées. Je me suis rendue compte que me dire que je voulais créer mais ne savais pas quoi, ni comment, et que de toute façon, je n’avais pas d’idées… était peut-être contre-productif. La meilleure façon de dépasser l’angoisse de la page blanche, c’est de la noircir. Même de gribouillis.

Dans le grand cahier jaune où je note maintenant des scènes de roman, je lis :

C’est incroyable comment on peut démêler la pelote. Maintenant que j’ai commencé, je ne peux plus m’arrêter. Toutes ces années, c’était sous mon nez, caché comme la lettre jaune. On sait tous que c’est les meilleures cachettes. L’écriture. C’est ça mon médium. Mais le censeur était trop fort pour me laisser tenir seulement un journal intime. Je le relisais en me bouchant le nez. Puis je me disais que comme je n’avais pas écrit depuis mes huit ans comme tous les écrivains… Je n’étais pas écrivain.

Et je pensais apparemment qu’on ne peut pas écrire sans être écrivain.

La conclusion vous est susurrée par la carpe de novembre 2019 :

Tant pis si je n’arrive pas à exprimer comme je le voudrais les dimanche d’automne à vélo dans l’impasse, où l’on monte et descend la même rue, les mêmes immeubles, sans jamais s’ennuyer parce qu’on a cinq ans et qu’on est en vie. Tant pis si je n’arrive pas à décrire tout ce que je ressens, tout ce que je ressens quand je respire l’air de la rue, qui est différent les dimanches d’automne et quand la nuit tombe. Si je me dis que voir, vivre, marcher, c’est mieux qu’écrire, que les mots ne suffisent pas, ne suffiront jamais. Tant pis si je n’écris que des textes de cinq, dix pages, et pas le grand roman à l’intrigue introuvable. Tant pis si j’emporte le vide partout avec moi.

La clé qui donne un sens à tout, je ne l’ai pas trouvée hier soir. Je sais que je ne vais pas la trouver, à quoi bon. Je sais que je vais la trouver, à force. Ca ne sera peut-être pas une clé, mais une belle carpe rouge et blanche, qui me regarde d’un œil gouailleur.

Ce n’est pas un hasard si « C’est la tête sur l’oreiller que j’ai les meilleures idées. ». Quand je baisse la garde, quand la petite voix ne me dit pas « c’est nul » ou « de quoi tu vas vivre ». Quand je réfléchis sans moi.

Ces idées sans queue ni tête, je les chéris. Elles ne servent à rien, elles me donnent tout.

La complainte de la carpe, c’est le manifeste de Renée. Un manifeste un peu foutraque, avec des grandes questions et des minis réponses, et des trous bizarres au niveau des coudes. Un manifeste que j’écris et recoud, dimanche sur rêverie.

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